Jour 1
Le soleil n'était pas encore haut quand Naïa planta le premier pieu. Elle avait choisi l'emplacement pendant la nuit, un creux de terre sèche près du ruisseau, à l'abri du vent du nord. Enko la regardait faire sans rien dire. Elle enfonçait les pieux à coups de pierre, les mains déjà rouges.
— Il nous faut un lieu pour dormir au sec, dit-elle.
Suli ramassa des branches mortes qu'il traîna jusqu'à elle. Le garçon avait compris sans qu'on lui demande. Mira jouait plus loin avec des cailloux blancs qu'elle alignait dans la poussière.
Quand le toit de branchages fut posé, Naïa recula de trois pas. C'était le premier bâtiment des Ferre, et il tenait debout.
Au même moment, de l'autre côté de la colline, Lyra atteignait la Clairière. Elle s'arrêta au bord des arbres. Personne des Sölk n'était jamais venu jusque-là. L'herbe haute bruissait sous le vent. Elle avança d'un pas, puis d'un autre. Le sol était bon. Elle se retourna vers les siens qui attendaient en retrait. Dagan se tenait près de Nia, leurs épaules se touchaient presque. Lyra détourna les yeux et s'enfonça dans la clairière.
Le soleil montait. Suli empilait des pierres devant la caserne de sa mère. Il calait chaque bloc contre le suivant, cherchait ceux qui s'ajustaient. Enko vint voir ce qu'il faisait.
— Une barricade, dit le garçon.
Son père hocha la tête.
Plus loin, Orven aussi dressait des pierres. Il travaillait vite, les mains sûres. Il bâtit d'abord une barricade devant le chemin qui montait vers les Sölk, puis une autre structure, plus haute, qu'il édifia pierre après pierre jusqu'à ce qu'elle le dépasse d'une tête. Du sommet, on verrait loin.
Nia vint le regarder travailler. Elle ne disait rien, mais elle restait là. Dagan s'approcha à son tour. Il vit comment elle regardait Orven. Il vit comment Orven lui rendit son regard avant de poser une nouvelle pierre. Dagan cracha dans la poussière et s'éloigna.
Lyra ramassait des herbes dans la Clairière. Elle en reconnaissait certaines, d'autres lui étaient nouvelles. Elle les nouait en bottes. Quand elle se redressa, elle vit Nia redescendre du campement d'Orven. La cadette marchait lentement, comme on marche quand on ne veut pas partir. Lyra serra les herbes entre ses doigts jusqu'à ce que la tige se brise.
Le soir tomba sur les deux camps. Les Ferre avaient un toit, des murs de pierre. Les Sölk avaient trouvé une clairière et bâti ce qui les protégerait. La fumée montait des premiers feux. On ne se voyait pas d'un camp à l'autre, mais on savait que les autres étaient là, quelque part derrière les arbres.
Jour 2
La nuit fut courte. Lyra ne dormit pas vraiment. Elle se leva avant l'aube et marcha jusqu'à l'orée du camp. Il faisait froid, le sol était dur sous ses pieds. Elle regarda vers les arbres qui cachaient l'autre camp, puis elle se retourna.
Elle dressa la caserne à mains nues. Quatre pieux plantés dans la terre gelée, des branches en travers, de la mousse pour calfeutrer. Les Sölk n'en avaient jamais eu. Chez les Ferre, on savait que les hommes devaient avoir un lieu pour se préparer à la guerre. Ici, il n'y avait que des abris dispersés, chacun pour soi. Elle enfonça le dernier pieu d'un coup sec. Quand les autres sortirent de leurs abris, la caserne était debout.
Le matin vint, pâle. Enko descendit vers la forêt avec Dagan. Ils revinrent en traînant du bois lourd, des troncs droits. Enko les déposa devant la caserne. Il regarda Lyra, puis Torsk qui se tenait debout près d'elle. Il ne dit rien. Il repartit chercher d'autres troncs.
À midi, Torsk était là, devant eux tous. On l'avait levé. Le bois ne servait plus seulement à bâtir des murs ou des toits. Il faisait des hommes maintenant. Torsk se tenait droit, les mains sur ses armes, le regard fixe. Dagan le regardait de loin, les bras croisés. Il ne s'approcha pas.
Lyra passa devant Torsk sans le voir. Elle alla vers la réserve, compta les peaux, les pierres. Quand elle revint, elle croisa Dagan. Leurs regards ne se touchèrent pas. Elle continua son chemin.
Plus tard, elle vit Nia qui montait vers le camp d'Orven. La cadette portait quelque chose dans ses bras, des pierres peut-être. Lyra serra les dents. Elle détourna les yeux.
Le soir tomba vite. Suli jouait près du feu, seul. Il courait entre les abris, faisait des bruits d'animal. Enko sortit et se plaça devant lui. Il regardait la forêt, les ombres qui grandissaient. Rien ne venait encore. Mais il resta là, debout entre la nuit et son fils, jusqu'à ce que Naïa les appelle pour manger.
Dans la caserne, Torsk ne bougeait pas. Dehors, Dagan taillait une pierre qu'il ne finirait pas.
Jour 4
Lyra avait marché toute la nuit. À l'aube, elle arriva là où les arbres s'ouvraient sur l'herbe rase.
Clairière.
Elle s'arrêta au bord des arbres. Personne des Sölk n'était venu jusque-là. Elle le savait parce qu'elle connaissait les pas de chacun, la trace qu'ils laissaient dans la terre. Ici, rien. L'herbe était haute, intacte. Le vent la couchait par vagues lentes.
Elle posa son ballot et s'assit. Ses jambes tremblaient. Elle avait faim, mais ne mangea pas. Elle regarda le jour monter, la lumière se poser sur les pierres grises qui bordaient la clairière. Peut-être qu'on venait ici pour mourir. Peut-être pour naître.
Elle ne savait pas encore.
Au camp, Dagan sortit de la caserne avant que le soleil soit levé. Il avait mal dormi. Torsk ronflait, et chaque souffle lui rappelait ce qu'il savait déjà : les femmes choisissaient ailleurs.
Il vit Gorm qui descendait du camp des Ferre, le pas tranquille. Dagan serra la pierre qu'il tenait depuis la veille. Gorm passa sans le regarder. Dagan cracha dans la poussière.
Plus tard, il croisa Orven près du feu commun. Orven portait une branche épaisse sur l'épaule. Il avait l'air de quelqu'un qui dort bien, qui mange à sa faim. Dagan détourna la tête, mais trop tard : Orven l'avait vu. L'aîné ne dit rien. Il posa sa charge et repartit vers le haut.
Dagan resta seul près du feu éteint. Il voyait Roan au loin, qui revenait de la rivière avec Hema. Ils marchaient côte à côte, sans se toucher, mais assez près pour que leurs ombres se mêlent. Dagan serra les mâchoires.
Dans la caserne, Torsk grattait la terre sous sa natte. Il ne dormait plus depuis que Sika était montée au camp des Ferre. Il avait vu Gorm la suivre, puis Roan. Deux hommes pour une femme. Lui, aucune.
Il sortit et vit Hema qui revenait. Elle ne le regarda pas. Elle passa, les bras chargés de racines, et monta vers le camp d'Orven. Torsk suivit des yeux. Là-haut, Nia était assise devant l'abri. Elle leva la tête vers Hema, mais ne bougea pas.
Hema s'arrêta à trois pas. Les deux femmes se mesurèrent un instant, sans un mot. Puis Nia se leva et rentra dans l'abri.
Hema posa les racines devant le feu d'Orven et repartit.