Jour 1
Le soleil était déjà haut quand Lyra atteignit la clairière. Elle s'arrêta au bord des arbres, la main sur l'écorce d'un chêne. Personne des Sölk n'était jamais venu jusqu'ici. L'herbe poussait drue entre les pierres, et le silence pesait différemment qu'au camp. Elle posa son sac, sortit l'eau, but. Puis elle repartit sans se retourner.
Quand elle revint, dans l'après-midi, tout avait changé.
Suli avait dressé une barricade à l'entrée nord, des branches épaisses liées entre elles avec de l'écorce tressée. Il transpirait encore en achevant les nœuds. Son père Enko passa la main sur le bois, hocha la tête. Les Ferre, eux, n'en avaient aucune.
Plus loin, Dagan montait une seconde barricade. Ses gestes étaient précis, rapides. Il ne levait pas les yeux quand quelqu'un passait près de lui. Lyra le regarda travailler un moment. Il planta le dernier pieu sans un mot, s'essuya les mains sur ses cuisses et s'éloigna vers les feux. Elle détourna le regard.
Elle-même avait rapporté assez de pierres plates pour monter une tour. Une vraie, avec des murs épais et une ouverture vers le levant. Quand elle posa la dernière pierre, Orven vint voir. Il fit le tour, toucha l'angle, hocha la tête. Elle attendit qu'il dise quelque chose. Il ne dit rien.
Orven dressa la caserne avant la nuit. Un long bâtiment bas, avec des bat-flancs pour dormir et un toit de branches serrées. Les Sölk n'avaient jamais eu ça. Naïa apporta de l'eau pour tasser la terre du seuil. Nia vint aussi, les bras chargés de fourrures, mais elle ne regarda pas Orven. Elle posa les peaux et repartit.
Dagan était assis près du feu, seul. Nia passa devant lui sans ralentir. Il leva les yeux, la suivit du regard. Elle disparut entre les arbres.
Lyra préparait des racines à l'écart. Nia revint avec du petit bois et le laissa tomber près du feu, trop fort. Les brindilles roulèrent. Lyra ne bougea pas. Nia resta debout un moment, puis s'accroupit de l'autre côté des flammes.
La nuit tomba.
Orven et Dagan se croisèrent près de la réserve d'eau. Aucun des deux ne s'écarta. Ils restèrent face à face, immobiles, jusqu'à ce que Dagan tourne les talons.
Puis vint le moment où ils se rassemblèrent tous, et Enko prit le bois que Suli avait taillé. Il le dressa debout, planta les bras de la croix, lia les cordes. Ils regardèrent en silence la forme prendre corps.
Quand ce fut fini, Torsk était là. Pas né, pas venu : là. Un homme de bois et de liens, qui ne parlait pas mais qui voyait tout. Nia posa la main sur l'épaule de la chose, et Lyra serra les dents si fort qu'elle en eut mal aux mâchoires.
Jour 2
Le lendemain, Naïa se leva avant les autres. Elle avait ramassé des branches la veille, de celles qui plient sans casser, et elle les avait mises à tremper dans l'eau froide toute la nuit. Elle sortit du campement, marcha jusqu'au bout de la clairière, là où la pente descendait vers la rivière.
Elle planta quatre pieux dans la terre dure. Puis elle arqua les branches, les attacha aux pieux, tissa entre elles les lanières de cuir que Suli avait préparées. Ses mains travaillaient vite, comme si elles connaissaient le geste depuis toujours. Peut-être que c'était vrai. Les Ferre n'avaient jamais eu besoin de ça : ils dormaient sous les peaux, serrés les uns contre les autres, et cela leur avait suffi. Mais Naïa savait ce qu'elle faisait. Elle ne s'arrêta pas.
Quand Enko arriva, la caserne était dressée. Une structure simple, ouverte sur un côté, qui ne protégeait de rien sinon du regard. Il resta un moment sans rien dire, puis hocha la tête.
Les autres vinrent. Dagan passa près d'Orven sans le regarder. Il portait deux pierres à aiguiser, et il les posa à l'entrée de la caserne avec un bruit sec. Orven ne bougea pas, mais ses yeux suivirent Dagan jusqu'à ce qu'il disparaisse derrière les arbres.
Nia s'approcha de Lyra. Elle souriait, mais pas avec les yeux. Elle dit quelque chose sur l'ouvrage de Naïa, sur les mains qui savaient faire ce qu'il fallait. Lyra répondit d'une voix plate, sans tourner la tête. Quand Nia repartit, Lyra la regarda s'éloigner, et sa bouche se tordit.
Plus tard, ils se retrouvèrent tous près du feu. Orven parlait avec Enko, mais il fixait un point au loin, comme s'il cherchait quelque chose qu'il n'avait pas encore perdu. Dagan était assis à l'écart, et il frottait une lame sur la pierre avec des gestes trop lents, trop appuyés. Chaque fois qu'Orven parlait, il frottait plus fort.
Nia aussi était là, les bras croisés, et ses yeux allaient de l'un à l'autre comme si elle comptait quelque chose qu'elle était seule à voir. Quand Lyra passa près d'elle, elle ne dit rien, mais son sourire s'élargit. Lyra serra les poings.
Le soir tombait. Naïa avait fini. La caserne se dressait, vide encore, et personne n'avait dit qu'elle était bien faite. Mais personne non plus n'avait dit qu'elle ne servirait à rien.
Jour 3
Le soleil était déjà haut quand Enko s'agenouilla près du foyer. Il frotta les silex l'un contre l'autre, et des étincelles sautèrent dans l'herbe sèche. Il souffla, et la fumée monta. Puis la flamme.
Suli s'approcha, les yeux ronds. Il n'avait jamais vu naître le feu. Mira resta en retrait, les mains serrées contre sa poitrine. Enko se redressa et regarda autour de lui. Personne ne dit rien, mais tous s'étaient arrêtés. C'était la première fois que les Ferre avaient leur propre lumière.
Plus tard, dans l'après-midi, Torsk fit de même. Il était accroupi devant un cercle de pierres qu'il avait posées la veille. Ses mains étaient sûres. Quand la flamme s'éleva, il la regarda un moment sans bouger, comme s'il vérifiait qu'elle lui obéissait. Les Sölk avaient leur feu maintenant. Torsk ne sourit pas. Il tourna la tête vers Orven, puis vers Lyra qui arrangeait des brassées d'herbe près de la hutte. Son regard s'attarda. Lyra ne le vit pas, ou fit semblant.
Un peu plus loin, Hema portait du bois. Elle passa devant Dagan sans le regarder. Il était debout, immobile, et ses mains pendaient le long de son corps. Quand elle disparut derrière la hutte, il serra les poings. Puis il se détourna et s'en alla vers les arbres.
Orven parlait avec Gorm. Il montrait quelque chose au loin, peut-être un sentier, peut-être un endroit pour chasser. Gorm hochait la tête, mais ses yeux étaient ailleurs. Ils revenaient toujours sur Hema, qui déposait le bois près du feu. Quand Orven posa la main sur son épaule, Gorm ne bougea pas. Il ne dit rien non plus.
C'est alors que Drev arriva. Il venait de la rivière, les mains vides. Naïa le vit de loin. Elle laissa tomber ce qu'elle tenait et marcha vers lui. Drev s'arrêta. Elle se plaça devant lui, entre lui et le camp, et elle le regarda dans les yeux. Elle ne dit rien. Elle resta là, debout, les bras le long du corps, mais tout son corps disait : non.
Enko était près du feu. Il les vit. Il vit Naïa devant Drev, et il vit que Drev ne partait pas. Il posa la branche qu'il tenait. Ses mâchoires se serrèrent. Il ne s'approcha pas. Il resta là, immobile, et il regardait Naïa qui couvrait un homme qui n'était pas lui.
Autour d'eux, le camp continuait. Roan taillait un manche. Ulla portait de l'eau. Vesna et Kiro parlaient à voix basse près de la hutte. Mais entre Enko, Naïa et Drev, le silence pesait plus lourd que tous les mots.
Le soleil descendait. Les deux feux brûlaient maintenant, l'un chez les Ferre, l'autre chez les Sölk. Et entre les deux, quelque chose s'était déchiré qu'on ne recoudrait pas.